Aventure Convoyages : plus qu'un métier, une passion
FLEUR AUSTRALE
Monocoque Alu, Pouvreau 12 m


Papeete - La Rochelle

Mai - août 2013

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Les autres convoyages
Rubicon (Transat, 2015)
Fleur Australe (Tahiti-La Rochelle, 2013)
Doyle (Seychelles-Martinique, 2012)
Kiluna (Transat, 2012)
Filosof (Transat, 2012)
Bamboo (Transat, 2011)
Oxygene (Transat, 2011)
Song Saigon (Thailande-Egypte 2010)
Errante (Vancouver-SFR, 2009)
Melina (Vancouver-Horta, 2009)
20 avril, 15:40 locales : départ de l'aéroport Aimé Césaire de Fort de France, direction Miami
Puis Miami - Los Angeles
Puis Los Angeles - Papeete où nous arriverons le 22 avril à 05:40 locales (TU - 11h)


Nous partons pour un minimum de 45 jours de mer non stop, dans la piaule les premiers 20 jours environ, après, c'est selon.
J'ai décidé de prendre la "route des vents", qui nous fait partir un peu vers le sud, en direction des iles Gambiers, puis direction Pitcairn, puis direction le nord de l'ile de Pâques, puis nous pourrons enfin remonter avec un courant portant le long de la côte d'Amérique Latine.

 
29 avril, 10:00 locales.

C'est parti.
Philippe et Catherine ont largué nos amarres la veille pour que nous passions la nuit au mouillage (j'aime bien, la nuit au mouillage avant de partir loin. C'est là que tu vois si tu as oublié les allumettes par exemple...), et ce matin, à nous de lever l'ancre pour le large.


La météo nous donne un temps instable, "temps à grains", comme on dit. Vent de Nord à Nord Est 20 noeuds, la même chose mais avec un ciel bleu aurait été mieux, mais c'est comme ça.
La sortie du lagon n'est pas compliquée, c'est large et bien balisé. Et juste au milieu, comme pour nous dire au revoir, une quinzaine de dauphins longirostres du Pacifique évolue quelques minutes autour du bateau.
Nous sommes tous les deux assez excités, avec peut être une pointe d'appréhension, par l'immensité et l'inconnu qui nous attend. 5000 miles pour Panama, grosse eau, mots d'eau, jusqu'à plus soif...
Craint degun!
On y croit, on y va :-)
Une fois sortis du lagon, j'envoie la grand voile, et laisse le moteur embrayé à 1800 tours, car comme nous sommes sous le vent de l'ile, c'est le calme plat. Jusqu'au goulet entre l'ile de Tahiti et Tahiti Iti, la presqu'ile. L'effet venturi entre les deux me donne l'occasion de voir qu'il faut réduire rapidement la voilure avec ce bateau. Léger, il me plait bien sous deux ris et trinquette.
Ca promet.
Une fois dégagés de l'ile, nous avançons tranquillement, pas vraiment au bon cap, mais nous sommes partis pour tirer des bords, nous le savons, donc on attaque. Excellentes conditions pour un début.

08 mai
20°15'S - 140°14'W
La vie à bord a pris son vrai rythme de croisière, une fois passés les trois premiers jours (vent calme à faible, et un peu de moteur…) à prendre nos marques, à apprendre à vivre ensemble dans ce petit espace, apprendre à écouter le bateau, à le sentir, à l’essayer, à lui parler. Et à profiter pleinement de notre chance…
Les journées et les nuits sont plus rythmées par les heures de repas que par les successions de quarts de veille. En fait je n’ai pas établi de quart précis, à heures fixes. A deux, ce n’est pas nécessaire, et je ne pense pas que ce soit la bonne méthode. Nous suivons les rythmes biologiques de chacun. A deux sur un bateau, on a rarement les mêmes besoins de sommeil, ni les mêmes heures de vaillance. Nous manœuvrons ensemble (Claire ne veut rien rater !), nous cuisinons à tour de rôle (Claire sans doute plus souvent que moi, j’avoue…), et dormons à tour de rôle, le premier fatigué y va (Claire ronfle, c’est vous dire si le bateau est bien insonorisé, j’entends ses ronflements, pas le vent hahaha).La règle est juste de laisser dormir l'autre au moins 3 heures d'affilée. En ce qui me concerne, je passe généralement 4 ou 5 heures en veille la nuit, dors 2 heures, et reprends les commandes encore 4 ou 5 heures. C'est mon rythme. Claire dit que je ne dors pas assez, mais ma foi, ça me convient comme ça.
 
10 mai
23°02' S - 139°17' W
Fatigué de l’obstination de la Petite Fleur, frêles pétales blancs soudés à leur tige aux racines bien ancrées dans le bleu marbré d’écume de l’océan, lassé de la voir inlassablement tenir tête à l’assaut de ses rafales soutenues, après le troisième jour et la troisième nuit, le vent s’est calmé, reconnaissant au bateau et à son équipage le droit de traverser son territoire jamais contesté. Mais il fallait payer de sa personne avant de se voir délivrer un blanc-seing provisoire, susceptible d’être remis en question à tout moment.

Il a fallu manœuvrer, réduire la voile, renvoyer de la toile, réduire à nouveau à l’approche du grain, virer de bord, encore et encore.

Durant trois jours, nous avons tiré des bords au près serré, à 45° degrés d’un vent soufflant à 30 nœuds établis et des rafales musclées, dans une mer forte qui n’allait pas tarder à nous barrer la route régulièrement par de longues lames déferlantes. Durant trois jours, nous nous sommes déplacés à genoux sur le pont, harnaché court. Giflés par les embruns. Mais Fleur Australe est vraiment un bateau adapté à ces conditions musclées. Trois ris dans la grand voile, la trinquette déroulée à demi. Doubles bastaques reprises au winch. Toutes les aérations obturées, coffres extérieurs sécurisés, tous les bouts bien rangés et fixes, rien qui dépasse à l’intérieur, on passe en mode coffre fort, à la veille sous la bulle. Tu sens le bateau qui ne craint rien, qui en a déjà vu d’autres et des belles, tu sens que c’est le bateau qui sait ce qu’il veut, et tu n’es là que pour l’aider parce que le pauvre, il n’a pas de bras. Sinon il ferait tout tout seul. Les bords tirés nous font passer à proximité, sans les voir, des petits atolls qui parsèment la région. Au Sud des Tuamotu, nous naviguons entre Hereretue, Anuanuraro, Anuanurunga, Nukutepipi… Plus loin devant nous, les (…) célèbres Mururoa et Fangatofa, accès interdit, ah bon, pourquoi ? Toutes ces petites taches d’eau turquoise et de sable blanc, avec plein de corail et de petits poissons… Aïeaïeaïe… Tentant… Mais la plupart inaccessibles, alors laisse tomber. En plus ça doit être plein de moustiques, de poissons venimeux ou vénéneux, tu choisis, de noix de coco qui te tombent sur le crane pendant la sieste, de Polynésiens cannibales (si si, ils étaient cannibales, « avant »), laisse tomber je te dis, tu as meilleur temps de suivre ta route. On se présente les choses de la façon qui nous arrange, n’est-ce pas ? Dommage mais je crois que nous ne nous arrêterons même pas aux Gambiers. Ni à Pitcairn ou l’ile de Pâques, normal, de toute façon le mouillage est merdique. Pareil.
- C’était bien la Polynésie ?
- Super, j’ai rien vu… Comme d’hab.

Dans la piaule, Fleur Australe sait se transformer en sous-marin. A la main du barreur, le bateau lofe et abat docilement et en douceur sur les crêtes. Sous pilote automatique, plus souvent qu’à son tour, plutôt que de monter et descendre, l’étrave décide de transpercer le mur d’eau et le pont se retrouve submergé, l’eau ruissèle dans le cockpit et s’évacue immédiatement par les dalots. La porte étanche verrouillée fait son boulot, tout va bien. Une déferlante plus déterminée que les autres frappe le bateau par l’avant du travers, la gerbe monte haut dans le ciel et inonde le bateau. Le coup de gite pris dans le même temps ouvre un des coffres de cockpit dont une charnière lâche sous l’effort dans un petit claquement sec. Un petit bout permet de refixer le tout en place, ça ne s’ouvrira plus involontairement quoi qu’il arrive.

Dedans, pas un bruit, comparé aux hurlements dehors! Les deux Philippe (Poupon, et l’actuel propriétaire) successivement et Catherine (femme du deuxième) ont tout fait pour ça. Tout est pensé pour être facilement amarré, calé… Il y a des mousses partout, des caisses en plastiques en guise de rangements, des petits taquets en bois qui calent qui des bouquins, qui une porte de placard, des petits pontets ici et là pour y fixer ce qui ne doit pas bouger en navigation… C’est calme, feutré, l’isolation thermique prévue pour les basses latitudes coupe aussi le bruit. C’est étonnant ce contraste. L’aluminium a cet avantage, il est rigide. Donc les aménagements, les boiseries, rien ne bouge, rien ne craque, gémit ni ne se plaint. Les catamarans, à côté, c’est un niveau de décibels certainement interdit par les autorités sanitaires, « nuisance sonore » !
Pas une boite de conserve qui roule, pas une assiette qui bronche, ni un verre (en plastique, de toute façon ça ne fait pas beaucoup de bruit).

Ok il y a bien quelques fuites ici et là, principalement au dessus de la cuisine… Au plus fort du coup de vent, c’était un peu « I ‘m cooking in the rain, just cooooooking in the raiiiin… » Tout petit inconvénient, négligeable.

 
14 mai
25°26'S - 130° 29' W
Nous sommes au moteur depuis 6 heures ce matin... Calme plat, ou juste un petit souffle d'air d'Est. Dans le nez. Donc moteur à 1600 tours, 4,5 nds, histoire de faire de la route à moindre frais.
Une très longue et imposante houle de Sud / Sud-Ouest nous donne régulièrement une poussée vigoureuse et nous fait gagner à chaque fois un bon noeud. Si seulement nous pouvions avoir le vent de cette houle...
Nous en profitons pour faire trempette à tour de rôle. Petite inspection à la sous-marine au passage, ça va. Quelques algues commencent déjà à pousser sous la jupe et sur la ligne de flottaison. Prochain calme plat, palmes, masque, tuba et brosse!
Compétition de four cet après midi : Claire nous a sorti un gâteau moelleux au chocolat avec une couche de noix de coco confite (coco fraiche râpée avec la râpe spéciale noix de coco du bord). Un régal.

Elle ne voulait pas être en reste devant l'excellent pain aux olives que j'avais sorti du four au petitmatin, hehehe...
C'est extra, le bateau a pour le servir une excellente pâtissière et un boulanger qui ma foi, après ces quelques convoyages, commence à faire un pain pas trop mauvais...

16 mai
24° 56' S - 127° 51' W
à 17:: TU (08:00 à l'heure du bord)
Le jour se lève sur une mer qui a bien évolué. La longue houle de Sud-Ouest qui nous aidait depuis deux jours a finalement baissé les bras devant ce qui d'une petite ondulation est devenu mouvement obstiné et que tu sens puissant, venu de loin lui aussi. La houle d'Est entre en jeu. Les deux mouvements s'opposent et forment parfois une vague haute et abrupte qui semble immobile, et dont le sommet arrondi se dérobe sous la Fleur pour la lancer dans une descente toute en douceur alors que la gite augmente et l'écume défile, blanche et épaisse, le long de la coque sous le vent. Accélérations à 8 noeuds, listons dans l'eau quelques secondes, la Fleur se redresse et sur son élan, l'étrave tendue comme le museau d'un lévrier sur le champ de course, attaque sans trembler le morne qui se dresse devant elle.
Nous sommes de nouveau au près, à tirer des bords, début d'un petit passage de 3 ou 4 jours à 20-25 nds d'Est. Ca me plait moyen... Sur le fond, on perd un temps fou.
Il faut absolument arriver sur la longitude de l'ile de Pâques le plus rapidement possible. C'est à partir du 105° W que nous aurons des chances de trouver un vent de Sud-Est régulier et relativement fort. Encore une bonne 20taine de degrés à gagner en louvoyant again and again.
On sait faire, mais c'est pas une raison!
Il y a à bord une carte marine sur laquelle a été reportée la route suivie par un voilier aux performances sensiblement identiques que celles de la Fleur Australe, route suivie en avril 2010. Je vois que nous sommes déjà en retard. Eux ont fait le même chemin sur un seul bord, nous en sommes au "je-sais-pas-combientieme" et c'est pas fini.
Ils n'ont pas traversé à la même saison, c'est tout. On a choisi la mauvaise saison, c'est tout.
 
18 mai
26°00' S - 125°13' W
Un peu de bricolage, aujourd'hui. Resserrer la fixation du panneau solaire latéral, repositionner le cliquet de la sangle à cliquet qui tient les bidons de fuel sur tribord (là où elle est, l'écoute de trinquette se prend dedans...), changer un petit ressort sur la pompe des wc, et les petites vérifications habituelle, les points de ragage (frottement), le serrage de telle ou telle manille. Et bien sur les manœuvres, prendre un ris, larguer un ris, enrouler un peu de génois, le dérouler...
Depuis hier, le vent a molli un petit peu, après nous avoir de nouveau balancé du 30 nds bien frappés au prés serré. On marche encore sur les murs, mais c'est plus souple. Et ça mollit gentiment. Et ça devrait adonner un peu. M'enfin, on a encore 2 ris dans la GV et une demi douzaine de tours dans le génois...
D'ici une petite semaine, peut-être un peu moins, nous devrions toucher du vent de Sud Est qui nous permettra d'attaquer la remontée vers Panama en route directe.
Et toujours pas de poisson...

Une petite tornade rencontrée en cours de route... Petite, mais pas sympa...
La mer est étonnamment déserte, comme le ciel.
Si ce n'est cette baleine qui nous a suivi pendant une bonne heure, en plein sous un grain tout en contrastes de blancs et noirs. La bête était curieuse. "Tiens,qu'est-ce donc que cette bestiole qui nage visiblement sur le dos, son dos noir et fin, avec sa longue dorsale bien profilée? Et sa queue, regardez sa queue, verticale comme un poisson et pas horizontale comme les mammifères marins, comme moi... Cela mérite observation, une filature discrète s'impose!". La baleine nous a suivis à une trentaine de mètres, à 6 noeuds, respirant régulièrement dans un puissant souffle rapidement dispersé par le vent, ajoutant son écume à celle des vagues qui brisent alentour.
Et comme souvent, le temps de réaliser, absorbés par l'évènement, nous oublions de sortir l'appareil de photo. Des fois, j'aimerais vraiment avoir une de ces super petites caméras greffée sur le front... Hop un clic de l'oeil, et ça filme.

Et les jours se suivent et passent, réguliers, identiques aux précédents. Réductions de voilure, renvoi de toile, gite importante, gamelles et vols planés, petits plats cuisinés en équilibriste, nuits mouvementées, la routine du thé à 16 heures, du point de fin de journée à 18 heures, suivi du film à 18 heures, du diner, et la nuit est en route
Le temps passe vite, pas le temps de s’ennuyer. Entre les manœuvres, la cuisine, tenir le bateau rangé et propre, refixer ça, dormir, reporter les points et manœuvres sur la carte et le logbook, manger, boire le thé en discutant, apprendre à Claire les bases de la navigation à la table à carte, tout ça ne nous laisse pas le temps de penser une seconde à s’ennuyer.
J'aime me dire que j'ai le temps de prendre le temps d'utiliser mon temps à regarder passer le temps.

 

25 mai
26° 10'S - 111° 39'W

Grosse pétole, comme on dit.
Depuis hier, nous avançons à l'effrayante vitesse d'un noeud, un noeud et demi... Cap à l'Est, d'accord, mais cette vitesse, c'est la catastrophe. A ce rythme, jamais nous ne serons à Panama le 15 juin comme prévu. Il reste 2700 miles environ à courir, en ligne droite. La ligne droite, en mer, c'est comme le vide dans la nature. La nature n'aime pas le vide, la mer n'aime pas la ligne droite.
Pour couronner le tout, il y a une importante fuite de gasoil sur le moteur. Déjà que nous n'en avons pas beaucoup, si en plus on se permet d'en perdre dans les fonds!
J'ai passé l'après-midi d'hier à essayer de réparer. Las, la fuite est sur la pompe à injection, et il faut d'une part un joint que je n'ai pas (et pas non plus de pate à joint, ni de plaque de joint à découper) et d'autre part une clef spéciale, qui n'est pas à bord. Outil spécial Perkins! Ces ingénieurs m'énervent prodigieusement, parfois. Non seulement ils nous construisent des trucs sans se soucier de l'accessibilité (pour changer ce joint, il faut soit que je dépose la pompe à injection pour accéder à la partie fautive, soit que je dépose l'échangeur de température et la moitié des lignes de fuel. Dans l'un comme dans l'autre des cas, dépose implique repose avec des joints neufs, en plus de la connaissance technique que je crains de ne pas avoir pour déposer la pompe), mais en plus ils fabriquent des pièces qui ne sont démontables qu'avec un outil spécial, bien évidemment pas vendu dans le commerce.
Ca énerve.
Résultat : si je fais avancer le bateau au moteur dans cette pétole, je me retrouve avec du fuel (et de l'huile, rappelons nous qu'il s'agit d'un Perkins de 4700 heures, les connaisseurs comprendront!) plein la gatte moteur. Normalement, cette partie du bateau est isolée, justement pour contenir les fuites d'huile ou de fuel. Ici, ce n'est pas le cas. La gatte communique avec le reste des fonds par sa partie la plus reculée. Ce qui fait que au delà d'un certain niveau de liquide sous le moteur, le tout passe par des petites lumières dans les varangues et se retrouve, après avoir bien pollué les fonds, dans le puisard où la pompe de cale fera son boulot.

Nous en serons quittes pour un bon nettoyage des fonds à Panama. Je m'en serais passé.
L'après midi hier à faire le culbuto sur la houle, génois enroulé sans quoi il s'enroule sur lui même format noeud papillon, ou se fracasse dans les barres de flèche à chaque mouvement de houle, grand voile au premier ris pour l'aplatir, bordée dans l'axe. Et le bateau qui roule, qui roule...
Et Alain qui galère, peste, tempête, agonit d'injure ces bureaux d'étude de nazes qui sortent des pièces tordues comme celle là, se fracasse les mains à essayer d'atteindre la partie qui fait soucis. Parce que bien sur, comme je le disais plus haut, c'est inaccessible. Il faut démonter un placard de la cuisine et se contorsionner pour atteindre la pièce. Et lorsque tu l'atteins, le seul bras qui passe empêche bien sur
la lumière de la torche de faire son boulot. Travail à moitié en aveugle, le cou cassé en deux, bras en extension qui déboite l'épaule, tout ça sur fond de roulis et d'odeur de gasoil... Nous avons tous les deux le coeur bien accroché, mais tout de même, il y a des choses dont on se passerait volontiers.

Comme la nuit est d'un calme impressionnant, comme la pleine lune éclaire comme un projecteur de stade, comme le vent est nul et la mer d'huile sur cette sempiternelle énorme houle de SW, comme nous n'avons pas vu âme qui vive depuis 26 jours, comme l'AIS est allumé, alarme en fonction, comme les alarmes sur la girouette et l'anémomètre sont en fonction également, je décide de jeter l'éponge, cette nuit sera une grande nuit de sommeil pour tous les deux. Je mettrai la minuterie à 60 minutes, et je me lèverai toutes les heures pour vérifier le cap, l'absence de vent et d'autres bateaux, et je retournerai dormir.

J'ai dit à Claire qu'elle n'avait qu'à se coucher et profiter pour se faire une grande nuit de sommeil. Tu parles Charles, la pleine lune éclaire, elle l'a mise à l'envers, la Claire. Elle a passé sa nuit debout, à écrire et écrire et monter et descendre les marches, et écrire, et rêver, et méditer, et tout, sauf dormir. A chacun de mes réveils, je la voyais réveillée comme en plein jour, les yeux aussi grands et blancs que la lune. "Vas te coucher" "Nan, pas sommeil, tu n'as qu'à dormir, toi". Demain, je vais avoir un zombie en face de moi. Pas grave, pétole, encore pétole, rien à faire, je la laisserai dormir et ferai mes petites rondes en silence.

Je n'ai pas dit mon dernier mot, ce gentil petit moteur va cesser de fuir. Un jour ou l'autre, de toute façon. Soit parce que je l'aurai réparé, soit faute de fuel.
Moteur en marche à 1800 tours, vitesse 4-5 nds, et tant pis pour la fuite. On ne peut pas rester ici 3 jours à attendre que le vent se lève.
Je nettoierai demain, et on verra bien. En plus, peut-être que la nuit m'apportera une solution en rêve, va savoir. Ca s'est déjà vu...

 
26 mai
25°22'S - 108°53'W

La moyenne a chuté dramatiquement. A ce rythme, je peux espérer être à Panama vers le 20 juin, aux Antilles vers le 15 juillet, et en France vers le 15 août...
Et le vent n'est toujours pas là, ou si peu...
Eteint le moteur qui fuit toujours à 06:00 ce matin (ben dame, tu croyais quoi, que des petits "gremlins" allaient colmater la fuite à coups de pelle et de mastic?). Epongé un demi litre au moins, et malheureusement constaté qu'une partie s'était fait la malle dans les cales. Dur dur. Le matin avant le café, c'est raide.
Loupé une magnifique dorade coryphène qui est partie avec le leurre, son hameçon et le mètre de bas de ligne acier. Il n'y a même pas eu affrontement poisson/pêcheur. J'ai vu le sandow se tendre, se tendre, et "gawwww" se détendre d'un coup. Même pas eu le temps de réagir. J'ai regardé derrière et eu juste le temps de voir la dorade sauter hors de l'eau. Grosse!
 
27 mai
25° 11'S - 107° 05'W
Le vent revient et nous permet de faire une route sympathique vers l'Est. Chaque minute qui passe à ce cap nous rapproche du vent que je cherche depuis le départ de Tahiti. Malheureusement cela ne dure pas et nous passerons la journée à alterner périodes de moteur et périodes de voile à faible vitesse dès que le vent le permet. Et lorsque nous sommes sous voiles, j'en profite pour donner un coup de clean sous le moteur. J'y ai disposé deux serviettes éponges pour empêcher le fuel de se balader partout, et il faut les essorer régulièrement, toutes les deux heures. Les mains adorent, le nez également. Après quelques manipulations comme ça, j'en ai assez et nous nous résignons à ne marcher qu'à la voile. Tant pis pour la moyenne nous nous contenterons d'un petit 3 nds, à un cap E-SE qui ne nous rapproche pas de notre destination. Mais à l'heure où notre planète a attaqué la pente descendante de sa production de pétrole, le gaspillage est mal venu. Et au prix de l'essuie tout que je dois utiliser pour essuyer moteur et fonds, n'est-ce pas...
Je tourne la question dans tous les sens, je cherche comment juguler cette fuite dont j'ai enfin pu déterminer la source avec précision. Ce sont deux vis qui sont desserrées. Celles qui tiennent le carter supérieur de la pompe à injection, lequel carter reçoit la manette d'accélérateur et la vis anti-calage. Bon, ce ne sont pas les joints comme je le craignais, c'est déjà une bonne chose. Mais il faut une clef que je n'ai pas pour les resserrer.
 
29 mai
La pétole est revenue ce matin. Bateau pratiquement encalminé, nous n'avançons qu'à 1 noeud en faisant difficilement cap à l'Est. Les fameux vents de SE nous narguent, ils sont à quelques 200 miles devant nous. Inaccessibles... Alors je me suis un peu énervé sur le moteur. Je me souviens d'un passage d'un livre de Bernard Moitessier, je crois que c'est dans "Vagabond des mers du Sud". A moins que ce ne soit dans "La grande route" (ou la
longue route?). Dans ce bouquin, il relate sa collision avec un cargo dont il s'était trop approché pour envoyer des nouvelles à coups de lance pierre, comme à son habitude.
Une mauvaise appréciation des distances, et c'était le choc. Bout dehors plié, yankee inutilisable, gréement fragilisé...A première vue, pas moyen de réparer. Il ne s'est pas démonté pour autant, ne trouvant pas de solution immédiate,il a relégué le problème au second plan, se disant qu'il trouverait bien une solution "plus tard". C'est un peu ce que je me suis dit les jours précédents. Mais là, ça ne peut plus durer. Tu n'as pas l'outil? T'as qu'à le fabriquer! Dont acte.
Etau volant fixé sur la table du carré, petite lime à métaux, et vas-y que j'usine une clef pour lui donner l'écartement nécessaire. Allez limer les 12 pans d'une clef à oeuil de 6 pour la transformer en mesure impériale. Le Chrome Vanadium est réputé pour sa solidité... Lime, essaie, lime, essaie, lime, essaie. Finalement, presque à la bonne cote, j'encastre la clef sur la tête de vis en faisant bras de levier dessus avec un gros tournevis, suspens, la prise est-elle suffisante? YES!! Ca tourne, ça vis, c'est bon pour la première. La seconde, par contre, ne peut être atteinte qu'en déposant une ligne de fuel. Pas de problème, même pas peur. Action. Trois heures après mon café, le moteur démarrait, suspens à nouveau, les loupes sur le nez je regarde avec appréhension ces deux têtes de vis, et youpee, plus de fuite! "Momo", comme l'a baptisé Claire, reprend du service.
Nous l'éteindrons finalement en fin de journée, nous avons fait un joli petit saut de puce et la nuit s'annonce belle avec un petit 10 nds de vent d'Est qui nous permet de reprendre une route directe à 4 nds sous grand voile, génois et trinquette.
Le ciel est magnifique, la lune se lève tardivement sur une mer belle que la longue houle de Sud-Ouest a déserté. Le bateau avance sans un bruit, sans un mouvement, c'est extra.
30 mai
23° 58'S - 102° 06'W
Un bateau "bout de ficelles" : Après un mois de mer, nous avons tous les deux perdu quelques kilos. Et aucun de nous n'a emporté de ceinture, encore moins de bretelles, vestiges d'un autre temps. Les shorts tombent... Alors nous avons chacun une garcette autour de la taille pour tenir short ou pantalon.
Pourtant nous mangeons bien, et à notre faim. Avec de temps en temps des petites gâteries cuisinées par l'un ou par l'autre. J'ai préparé hier des petits rochers coco, délicieux. Il faudra d'ailleurs que je vous donne quelques recettes, faciles à préparer en mer. Et tellement bonnes. Remarque, lorsque tu te trouves au milieu d'un océan, n'importe quel plat un tant soit peu cuisiné contraste avec les boites de conserve et prend alors une saveur toute particulière, qu'il n'aurait sans doute pas à terre.

31 mai, 08:00 locales
21° 58' S - 100° 57' W

Le vent s'est installé, costaud, sur de lui, de l'Est encore une fois. Quand donc aurons nous ce fameux Sud Est annoncé par les Pilot Charts?? Soufflant force 5 à 6, il nous a obligés à prendre progressivement le 1er, 2è, et à l'instant le 3è ris dans la Grand Voile, et à rentrer le Génois déjà passablement réduit au profit de la Trinquette, moins un tour pour lui épargner des efforts trop fatigants sur la ralingue. Le temps d'aller poser un "barber-hauler" sur l'écoute de trinquette, et de prendre le 3è ris, j'étais trempé des pieds à la tête, ou était-ce l'inverse. Prochain investissement : un nouveau ciré, veste et pantalon! Ce n'est plus étanche... L'intérieur du bateau est de nouveau franchement humide, que veux-tu, quand tu rentres dégoulinant, inévitablement tu en mets partout.. Et il n'y a pas vraiment de "sas de décontamination", juste ce petit espace en haut de la descente, dans lequel enlever le ciré relève du métier de contorsionniste plus que de celui de marin... Et porte ouverte, à la merci d'une vague qui viendrait frapper le bateau latéralement. A mon avis, nous sommes partis pour naviguer sous voilure réduite comme ça pendant quelques 48 heures. Dixit Mr Grib. Ok, pas un problème, nous nous sommes entrainés les premiers jours, nous savons gérer la chose. A preuve, Claire dort bien tranquillement, elle sort de son dernier quart de nuit qui a été mouvementé.
Au moins pouvons nous faire route directe, et ce depuis hier matin, et nous avançons à une bonne vitesse. Restent 2235 miles pour Panama. Nous commençons à évoquer le bon apéro, le bon restau, la bonne douche avec beaucoup d'eau chaude...
Fort heureusement, nous avons retrouvé une température nettement plus supportable. Descendre jusqu'au 28è parallèle Sud nous a fait subir des températures inhumaines pour nous marins tropicaux : 19° la nuit, 22° le jour. Au passage du Tropique du Capricorne, hier, comme s'il s'agissait d'un passage à niveau, la température est subitement remontée à 25-27°. Par contre, l'eau n'est pas encore bien chaude, et les filets d'eau de mer qui se faufilent dans le cou sont encore bien froids...
 

02 juin
17° 51'W - 99° 08'W

32è jour de mer, 3è jour de vent force 6 établi. La mer est maintenant bien formée, la houle a grossi, les déferlantes tachent de blanc un océan rendu gris par les nuages bas qui courent dans le ciel. Nous progressons laborieusement vers Panama sous voilure réduite presque à son minimum, trois ris dans la GV et petit bout de trinquette, encore et toujours. Bonne petite trinquette! La gite à 25° rend les déplacements hasardeux à bord, et l'image déjà utilisée de la balle de squash jouée par le meilleur des joueurs, l'Océan, revient en force. Imbattable. Nous valdinguons, nous faisons des vols planés, les bleus s'accumulent sur le corps, tout devient une entreprise périlleuse.
On ne parle jamais des toilettes, dans la baston. Aucun récit ne mentionne ce passage quotidien obligatoire. C'est pourtant un grand moment! Les WC sur Fleur Australe sont quasiment à l'avant du bateau, et en ce moment, "sous le vent" (du côté qui est "en bas"). L'opération est délicate à plus d'un titre. On a généralement besoin de ses deux mains pour s'y préparer. Déjà, les problèmes commencent. Vlam, la tronche collée à la paroi d'en face. Ok, assis. Action. C'est le moment que le bateau choisit pour sauter une belle vague avant de retomber dans son creux sans fond. Et te voilà les pieds à 20 cm du sol, la cuvette loin des fesses. Les retrouvailles sont brusques. Dans une bande dessinée, tu verrais le gars enfoncé dans la cuvette à mi corps, plié à angle aigu, genoux au niveau du menton et la moitié du corps en bain de siège...A partir de là, faut aller très vite, car tout bien pensés qu'ils soient, les bols ne sont pas prévus pour fonctionner à 25° de gite. Il faut vite pomper sous peine de tout voir déborder!! Pour ça, il faut se lever. Et rebelote, la face dans le mur, les fesses à l'air... Etc.
Epique...
Cuisiner (pour justement pouvoir s'éclater la tronche aux WC...) relève de l'exploit. La gazinière est montée sur cardan et oscille au gré des coups de gite. Mais juste à la gite. Pas d'avant en arrière. Lorsque le bateau monte la vague, le contenu recule. Lorsqu'il redescend, le contenu de la casserole avance. Les "violons" sont de sortie, bien sur (des tringles que l'on fixe
sur la gazinière qui empêchent les récipients de faire ce mouvement de translation avant-arrière) mais ça, cela ne tient que le récipient. La nourriture, elle, n'en a cure et il n'est pas rare d'en retrouver une partie à côté malgré une surveillance de tous les instants.
"Tous les instants" sauf celui où tu dois lâcher le protagoniste des yeux pour t'occuper de toi sans quoi tu te retrouves à quatre pates sous la table du carré, rayant le parquet avec les dents ou les ongles, c'est selon... Ou parce qu'il faut bien les émincer, ces oignons. Et bien sur, il faut trois mains. Une pour l'oignon, une pour le couteau, et une pour retenir les petits bouts que tu viens de couper. Plus une quatrième pour te tenir aussi. Une fois à table, la belle assiette devant toi, il faut arriver à tenir l'assiette, le verre et la fourchette tout en même temps. Une main pour l'assiette et le verre, une main pour la fourchette. Et si nous sommes tribord amure, comme maintenant, soit tu poses l'assiette sur les genoux et tu te reposes le dos sur la banquette, soit l'assiette reste sur la table et tu te casses le dos et les abdos pour te rapprocher de la table. En fait, préparer les repas et les ingurgiter consomme autant de calories que ce que tu vas manger. D'ou la perte de poids et les bouts de ficelle pour tenir le short...
Parce qu'il ne faut pas croire, ce n'est pas parce que la mer et le vent sont agressifs que nous ne mangeons pas à heure régulière, ni de vrai repas. J'ai toujours dit qu'au contraire, plus le temps est mauvais, plus il est important de manger un vrai repas. Histoire de redonner un petit air de "normalité" à une situation anormale. Ma foi, tout va bien, si on arrive à manger comme à la maison, le temps ne doit pas être si mauvais... Et les esprits s'apaisent, les craintes s'estompent.
Mais à quel prix!

Rochers coco, brioche, pain frais au quotidien

et de temps en temps la petite tarte à l'oignon
05 juin
11°04'S - 95°23'W
Autant la journée d'hier était sympa, avec du soleil et un bon petit vent à 60°-70° qui nous permettait de faire le bon cap, autant depuis ce matin c'est de nouveau la galère. Succession de grains montant à 30 nds et de "molles" à 15 nds. Encore une fois, les prises de ris et réductions de génois se suivent et se ressemblent, on se croirait en régate un samedi après midi de décembre en Bretagne. C'est fatigant, physiquement et nerveusement. A telle enseigne que je décide encore une fois de rester sous GV à 2 ris, pour ne jouer qu'avec le génois en fonction des grains. Ce n'est bien sur pas bon pour la moyenne, et de plus, sous chaque grain, le vent refuse en grand, de quelques 20°, que nous avons du mal à récupérer ensuite. C'est vraiment pas sympa.
Bon, pour faire bonne figure, la mer, complètement désordonnée (ce qui ne nous aide pas!) a jugé bon de nous gratifier d'une petite dorade coryphène, toute petite avec ses 60 cm et son petit kilo et demi. Cela fait des jours que nous n'avons pas mangé de protéine animale, ça va faire du bien...
Ceci dit, cette succession de manoeuvres a du bon. La moyenne sur 24 heures reste excellente, et nous abattons quelques 150 miles par jour depuis hier.
 
06 juin, 02 heures du matin ici et pas ailleurs.
10° 05'S - 94° 27'W
Apparemment, nous avons mis le premier pieds dans la Zone Intertropicale de Convergence, zone merdique où grains parfois violents alternent avec calmes plats. Nous venons de prendre quelques grains musclés, suivis de périodes de 5 à 10 nds de vent... A 600 miles au Sud des Galapagos, cela me semble un peu tôt... A suivre.
Tu dis? ZIC, Kesako? C'est cet endroit étrange et indéfinissable où, par d'incompréhensibles jeux de courants, caprices des vents, bizarreries du ciel et impertinence des éléments les masses d'air du Nord essaient de supplanter celles du Sud, qui elles aussi revendiquent leur droit à l'existence et refusent de laisser place à l'intrus. Ou serait-ce le contraire, qui peut le dire. Le combat sournois qu'elles se livrent, tous les coups bas permis en l'absence d'arbitre, donnent une instabilité de l'air que n'auraient pas désavouée les joueurs d'un Mundial en huis clos. A grands renforts de nuages noirs, de pluies intenses, de souffles puissants ou de faiblesse passagère qui donne l'avantage une fois à l'un une fois à l'autre, 1 à 0, 1 partout, pénalty, avantage, match nul, vestiaire. Et le bateau qui se trouve pris sur ce terrain sert de ballon, qu'il soit de handball, de foot, basket ou rugby selon sa taille. A l'échelle du terrain, nous sommes balle de ping-pong recevant les grandes claques de Raquette Sud, short blanc maillot gris, de Raquette Nord, short gris maillot blanc. Sur une table bleue sans lignes de terrain, va savoir où atterrir...

08 juin, à l'heure du petit café, milieu de matinée
05° 45'S - 90° 10'W
Les trois derniers jours ont été un vrai régal! Comme quoi, vous voyez bien, ce n'est pas toujours "la galère", et on n'est pas toujours une petite balle ballotée de droite et de gauche. Le ciel est encore bien couvert mais hier un beau soleil, bref mais efficace, nous a permis d'ouvrir à nouveau la plus grande salle de bain du monde. Ca fait un bien fou de se sentir propre, dessalé, rasé et tout...
Le vent a gentiment molli pour se stabiliser à un petit 15 nds apparents, et lentement viré au Sud Est tant attendu. Les voiles ont progressivement repris du service à 100% et la petite Fleur Australe tient une belle moyenne depuis trois
jours donc. Belle moyenne sur le fond, de 140 à 150 miles par 24 heures, et belle moyenne sur la ligne de traine, qui nous attrape une dorade coryphène tous les matins, entre 06:00 et 06:30, avec une régularité et une constance surprenante. Chaque poisson fait exactement "la bonne taille" (clin d'oeil à Cyp et Béa ;-), deux repas pour deux personnes. Cela fait bien mon affaire, car sans réfrigérateur, pas de conservation, sans soleil, pas de séchage, sans cocote minute pas de conserves... Ce poisson frais quotidien tombe vraiment à point, les protéines animales, sans être indispensables du tout sont quand même rudement bonnes pour la santé, et surtout pour le moral!
Si le vent se maintient,
Si le petit courant de Sud attendu entre les Galápagos et l'Equateur (le pays, pas la ligne) est au rendez-vous,
Si nous continuons de naviguer en mode "régate" (à la barre, et à régler les voiles toutes les deux minutes pour ne pas perdre une miette de ce petit vent qui a tout de même encore tendance à jouer les cyclotimiques), nous pourrions arriver à Panama vers le 15 comme prévu.
Mais je ne m'appelle pas Tabarly, Poupon, Kersauson et pas même Gabart (bon lui, étoile naissante, faut encore qu'il confirme...) alors même en mode "régate", c'est pas gagné.
Mais les fichiers Grib comme les courants sont écrits sur le papier, et ce qui est écrit sur le papier n'est pas gravé dans le marbre. Et en plus, le papier, ça se déchire, ça se froisse, ça s'envole, ça laisse l'écrit s'effacer, bref c'est pas fiable... D'un autre côté, le marbre est bien trop lourd et aucun marin ne voudrait s'en encombrer. Du reste, le marbre gravé aurait une connotation d'immuabilité, de non négociable, d'entrave à la liberté de choisir telle ou telle option, petite illusion de liberté du marin en mer.
Donc ni papier ni marbre pour prédire la date d'arrivée. C'est là que revient la phrase délétère, la petite musique de fond qu'on entend à peine ou qu'on essaye de ne pas entendre, la fameuse "on verra bien"...
CQFD.

 
11 juin, 20:36 locales
00°00.03'N - 85° 25.93'W

On passe l'équateur! Temps couvert, petit crachin qui nous est maintenant familier depuis quelques jours, petit vent faiblard qui tourne-vire-vire-tourne et joue avec nos nerfs. Peukimporte, on avance au moteur, na! Et nous sommes de retour "chez nous", dans notre petite moitié de monde...
 
12 juin, 10:00 locales (18:00 en Temps Universel)
00° 58'N - 84° 32'W
En voilà, une belle journée! C'est ça, la voile. Tu en baves quelques jours, et d'un coup d'un seul, le grand plaisir est là et les mauvais jours sont oubliés dans le sillage, dans les abysses d'un océan sans fond. Du soleil, un petit force 5 à 6 à 120° de l'axe du bateau, voiles bien débordées, tu envisages de tangoner le génois, tu vois la moyenne qui augmente, les distances qui diminuent... Le poisson sèche enfin correctement et l'intérieur du bateau, bien rangé, sèche aussi. Tu as bien dormi, les dauphins viennent te rendre visite, les oiseaux se baladent autour de toi et poussent leurs petits cris de "bonjour comment ça va chez vous?"
Même s'il ne devait y avoir qu'une seule journée comme ça (ahum, allez, deux)...
 
14 juin, début de matinée après une nuit passée sous GV et Genois tangoné, en ciseaux, à débouler à 8 nds de moyenne...

Le séchoir à poisson
Nous avançons au même rythme et dans la même direction que la ligne des 1012 Hpa qui, quelle bonne idée, forme un V pointant vers le Nord. Nous sommes à la pointe, au centre. De droite et de gauche, d'impressionnants nuages noirs et épais nous entourent. Au dessus de nos têtes, une petite couche d'altocumulus m'indique que tout celà pourrait changer. Dans notre Nord Est se trouve une petite zone de basse pression (1008 Hpa) vers laquelle tout ce petit monde converge.
Nous ne devrions pas en pâtir, les derniers fichiers Grib la montrent se comblant au fur et à mesure que nous en approchons, protégés par cette barrière des 1012. Mais ces fichiers datent de 3 jours, et depuis, c'est le blackout, le serveur du fournisseur d'accès à mon Iridium est "down". La phonie est ok (j'ai pu les appeler pour leur demander ce qu'il se passait...) mais je n'ai plus accès aux emails ni donc aux fichiers météo. Pas grave, nous sommes à 300 miles du centre de ma première cible.
Au point de midi, nous avons parcouru 160 miles sur les dernières 24 heures.
Pourvu que ça dure!
 
15 juin, 11:00 à bord ou 18:00 TU, c'est selon...
Ben non, ça n'a pas duré plus que ça.
A 01:30 cette nuit -de notre heure- le vent a doucement molli, pour n'être plus qu'un souffle moribond de Sud Ouest, absolument incapable d'insufler vie à nos voiles et au bateau. Des éclairs silencieux mais non moins impressionnants ont zébré le ciel sans répit. C'était un festival de lumière, trainée phosphorescentes dans notre sillage, zébrures fluorescentes au passage des dauphins nous accompagnant comme pour dire "t'inquiètes, ça fait boite de nuit avec lumière stromboscopique là-haut mais regarde, admire, profite, on est bien là, ça craint rien" en pointant de leur dorsale un ciel zébré d'explosions blanches, oranges, révélant fugacement à nos yeux les masses noires des nuages bas et lourds de menaces cachées.
Nous sommes à environ 200 miles de Panama, et j'aimerais vraiment y arriver le 16 avant la fin de la journée. Demain!
Alors le fidèle Perkins -on peut citer son nom, vu que nous ne sommes pas à la télé ni à la radio- va reprendre du service, et à mon avis jusqu'à l'arrivée à l'entrée du canal.
Perspective peu alléchante, ces engins sont bruyants, comme je le disais plus haut.
Le ciel au dessus et autour de nous est toujours d'un noir de geai, comme un ciel de 15 août à l'heure où les parassols battent en retraite sur la côte d'Azur, orage de fin de journée qui fait penser aux touristes que l'été est fini.
 

16 juin, 20 heures locales
Ca y est, première étape terminée!
Nous avons jeté l'ancre dans la baie de Panama City, au vent de l'ile Perico, au milieu de barges, remorqueurs, épaves et autres miasmes. Il fait trop noir pour aller plus loin, je n'y vois rien et nous sommes fatigués. Nous nous déplacerons demain matin pour aller nous mettre au milieu de notre monde, au milieu des autres globe flotteurs et tourdumondistes de tous genres. Pour l'instant, that's it that's all, 49 jours et 10 heures après avoir quitté le sable blanc de Polynésie, l'ancre a croché dans la boue de Panama...


Quelques chiffres, pour le plaisir.

Le parcours d'endurance entre Tahiti et Panama fait 4400 miles nautiques en ligne droite. Je vous épargne les dizaines... Nous avons parcouru en réalité, à la surface de l'eau, exactement 6429 miles. Donc disons 6400 miles nautiques, en 49 jours et 10 heures. Cela nous donne une moyenne globale de 5.4 nds, mais aussi, rapportée à la route directe, une moyenne catastrophique de 3.4 nds, sauf erreur de la part de ma machine à calculer, laquelle comme tout instrument électronique peut se tromper, à la différence du cerveau humain comme tout le monde le sait... Alors on gardera la moyenne globale, hein? C'est tout de même meilleur pour le moral...
Sur ces 6429 miles et 49 jours, nous avons
- viré de bord à 16 reprises,
- effectué plus d'une centaine de réduction/renvois de voilure,
- tangoné le génois en ciseaux à 4 reprises (seulement)
- fait 171 heures de moteur (ah, tout de même...) dont 14 h. lors du passage du canal de Panama
- pêché 1 thazard, 1 grosse dorade coryphènes et 3 petites, et 3 petits thons rouges,
- fait 12 kg de pain, brioches et autres délices du boulanger (...)
- pas bu une goutte d'alcool, mais 120 litres d'eau douce et 28 litres de jus
- croisé aucun voiler, aucun cargo jusqu'à 24h avant d'arriver sur Panama
- vu une magnifique baleine, de près, et peu de dauphins...
- vu un magnifique albatros des Galapagos, plus petit que celui vu au cap de Bonne Espérance, mais tout aussi impressionnant de majesté et de précision dans les courbes de son vol impérial

Paille en queue



Le pilote au fond à gauche, et les trois "handliners" embarqués pour le passage du canal

29 juin, après Panama...
Le jour s’est levé depuis 7 heures sur la France, il se lève ici, d’autres dorment encore. J’aime imaginer le monde d’un côté et de l’autre de la terre, qui commençant sa journée, qui avalant rapidement son café avant de reprendre le travail, certains se préparant à la pause post-prandiale, alors que d’autres sirotent nonchalamment leur petit apéro (“must be five somewhere, huh?” ;-)
Le jour se lève tout doucement sur la Fleur Australe, et sur la Colombie.
Car c'est bien le long de la Colombie que nous flottons, entre jour et nuit, entre ciel et mer. La lune qui finit son travail confond la mer comme le ciel, ni l’un ni l’autre ne savent où il s’arrête, où il commence. Seuls quelques nuages noirs vestiges d’une nuit à grains aident à faire la distinction entre l’air et l’eau.


Frégate
Inutile de vous dire que nous étions assez contents d'arriver à Panama. A la nuit tombée, arrivant au moteur par calme plat, slalomant au milieu des énormes cargos, porte conteneurs, pétroliers et autres PanaMax (le nom qu'on donne aux bateaux d'une taille telle qu'il faut un chausse pieds pour les faire entrer dans les écluses, et qu'il n'y aurait pas la place de glisser “una empanada de carne” entre leur coque et les murs de l'écluse). Un peu stressant, il faut dire, car il faut arriver à “lire” les feux des uns et des autres pour déterminer qui est au mouillage, qui se dirige vers l’entrée du canal en avant lente, qui en sort en avant toute.
L’AIS que j’ai embarqué a été rudement utile, étayant nos observations, indiquant tel ou tel engin manoeuvrant alors que nous ne l’avions pas encore vu, caché qu’il était derrière un gros collègue. Et au milieu de ce beau monde, les pilotines et autres remorqueurs qui évoluent à des vitesses de dingues pour rajouter un peu à la pagaille...
Arrivés à Panama City le 16 juin à 20 heures, nous sommes repartis de Colon, sur la côte Caraïbe le 26 à 10 heures, non sans avoir effectué le “contrôle technique” inévitable après une longue navigation comme la Fleur venait de connaitre et avant d’attaquer la remontée vers l’Arc Antillais, non sans nous être repus de viandes saignantes et juteuses, précédées de “mojitos” désaltérants. Et non sans avoir subi avec dégout une des plus belles gamelle qu’il m’ait été donné de prendre sur la terre ferme –ou disons, une des plus belles gamelle dont je me souvienne (voir "escales")


Compagnons de route près de Curaçao

Mais revenons aux moutons qui ne gambadent plus sur la mer. Nous sommes partis avec un bon petit vent bien établi qui nous a emmenés rapidement jusqu’aux abords de Carthagène. Vent contre courant, la mer nous a un peu mis à l’épreuve, le pied marin rendu pied-bot par cette période sans les
mouvements auxquels nous étions habitués. Mais cela n’a pas duré, quelques heures après notre départ le vent se calmait, comme la mer, qui nous aidait toujours d’un bon courant portant. Belle progression en 5 bords de près. Puis le vent est tombé, s’est relevé, nous a même offert 6 heures de voile bien débridée à l’occasion d’un gros grain au petit matin hier, 35-40 noeuds réels à 120°, que du bonheur. Passager, mais quel pieds! D’accord, sous la pluie, avec un ciel sombre et d’impressionnants éclairs, mais débouler à 10-12 nds en montant et descendant une longue houle qui vous arrive quasiment de face, tout en étant poussé par les vagues du vent, c’est purement jouissif. Rien à dire.
Malheureusement depuis Carthagène c’est de nouveau la brise de cale qui nous pousse, le vent est aux abonnés absent, ou plutôt, le peu de vent qu’il y a nous vient dans le nez et nous n’avançons pas sous voile.

Le passage du Cabo de la Vela, au sud de Maracaibo a été musclé, par 25 à 30 noeuds de vent de Nord-Est, sous deux ris et trinquette réduite de 4 tours. Un voilier croisé hier qui en venait nous a dit par radio que “oh non, c’est pas bon en ce moment, d’ailleurs il y a deux voiliers français qui attendent depuis un mois à Santa Marta la bonne fenêtre pour passer”.
Gulp...
Mais eux n’ont pas un bateau comme le notre, et leur équipage est certainement composé de couples retraités qui ont tout leur temps.

Prise de ris avec gilet et harnais...
Nous, nous sommes jeunes et pressés, comme tous les jeunes :-)
Et avec la Fleur Australe, on craint degun. :-)
En fait, le vent et la mer ont été durs jusqu'à ce matin du 30 juin. Après des bords à la côte qui ne nous faisaient pas beaucoup progresser et nous obligeaient à slalomer entre les pêcheurs, j'ai décidé de m'éloigner et de tirer un long bord vers le Nord, pensant pouvoir virer au petit matin pour me retrouver au Nord du cap. La progression nord a été assez bonne, mais à 11 heures, lorsque nous avons viré, le vent est tombé et le courant s'est mis en place. 2,5-3 nds de moyenne à un cap qui nous ramène au sud du Cabo de la Vela!
Comme les fichiers annoncent 30 nds de vent d'E à nouveau, je décide de profiter de l'accalmie pour faire de l'Est, sous grand voile et moteur. Nous n'avançons pas bien vite contre ces 2 nds de courant, mais au moins nous faisons de la route dans la bonne direction...
 
1er juillet, 06:00 locales
La Fleur Australe taille vaillamment sa route, avec obstination comme toujours, contre vents et courants, sans broncher. On ne peut pas nécessairement en dire autant tout le temps de son équipage... Quelques coups de gueule bien sentis se font parfois entendre, lorsqu'il y a volplané, lorsque l'un de nous se fait submerger par un paquet de mer comme tout droit sorti d'une baignoire, lorsque s'échappe le bol de céréales du matin préparé avec envie et délectation anticipée... Mais globalement tout ce petit monde va bien, et voit diminuer avec plaisir et quelque pétillement malicieux dans l'oeil le nombre de miles restant à parcourir pour arriver à la fin de l'étape. C'est que nous ne sommes plus dans le Pacifique où nous pouvions décider "d'ouvrir un peu" pour favoriser la vitesse au détriment du cap, on pourrait toujours rattraper ça plus tard. Ici, en remontant sur Saint Martin, la distance est maintenant petite, et il faut affiner la navigation pour en réduire la durée, veiller à ne pas perdre une miette du terrain difficilement gagné contre ce force 5 têtu et ce courant tous deux contraires. l ne faut rien lâcher, sans se décourager devant la constatation affligeante du nombre de miles parcourus en 24 heures... Le passage de ce Cabo de la Vela n'en finit plus, à force de tirer des bords nous n'avons progressé que de 24 miles en douze heures sur la route directe.
 
02 juillet, 15:00 locales
12°29'N-70°21'W

Nous sommes écœurés, fatigués, crevés par les manœuvres incessantes (16 virements de bord, des réductions et renvois de toile toutes les heures ou presque, parfois 3 fois en une heure) pour tirer le meilleur profit du bateau et de cette saleté de vent contraire qui souffle depuis Santa Martha force 6 à 7, pour lutter contre un satané courant contraire de près de 2 nds qui nous monte une mer terrible... Nous commençons a faire des conneries, à mal tourner une écoute autour de son winch, à se coincer un doigt ici, se fracasser là... Ca commence à devenir malsain. De plus, nous venons de nous faire dépasser par un Lagoon 440 au moteur, parti la veille de là où nous étions il y a 3 jours. Dégoutté et fatigué, la voile d'avant est enroulée, le deuxième ris est pris, et le moteur enclenché à 2200 tours. Nous avançons en ligne directe pour chercher un peu de calme sous Aruba, à 20 miles dans notre Est. Tant pis pour les puristes, tant pis pour le fuel, au moteur de se fatiguer un peu, chacun son tour... Bannette , bouquin, bouteille d'eau à portée de la main, serviette éponge pour essuyer la sueur qui dégouline à grosses gouttes dans cette chaleur infernale (33° sans aération!)
 

03 juillet, Aruba et Curaçao, Nederlandse Antillen
24 heures de moteur auront suffit non seulement à nous reposer, mais surtout à nous faire faire un bond en avant vers le point de départ de la remontée vers Saint Martin à proprement parler. Aruba a été passée de nuit, impressionnante par le nombre de pétroliers au mouillage, par le nombre de cheminées allumées, le nombre d'usines aperçues qui scintillaient comme une forêt de sapins de Noel. Sauf que les vrais sentent nettement meilleur...

C'est le long de cette ile que Claire a eu la frayeur de cette traversée. Imaginez la scène : nous naviguons tranquillement au moteur, à un mile de la côte, sur une mer très calme par rapport à ce que nous avons connu les derniers jours, Claire est de quart sur le pont, je somnole dans le carré, le moteur ronronne gentiment, tout est tranquille, on se détend, nickel.
Tout d'un coup j'entends crier "Alain, y'a un flash!!". Il n'en faut pas plus pour me faire bondir comme un ressort, "nom d'une pipe, elle n'a pas vu le pêcheur", ou "merde, on se prend un remorqueur" ou quelque chose du genre! Mauvaise langue!! Je vois à quelques 3 ou 4 mètres un méga projecteur porté par -je suppose, car je suis complètement ébloui- un fier à bras en uniforme.
J'ai rapidement compris que nous étions en présence de gabelous. Les Coast Gards quoi. 6 uniformes montés sur leur zodiac noir qui avance maintenant tous feux éteints en parallèle à nous. Il s'agit d'un contrôle de routine, questions habituelles, le nom du bateau, numéro d'immatriculation, d'où nous venons, où nous allons, combien de personnes, nationalité et tour de taille...
Echange à la VHF, thank you have a safe journey. Over.

Le lendemain, au matin, en arrivant sur Curaçao, rebelote. Cette fois on les a vus venir! Hélicoptère en vol stationnaire sur notre bâbord, et mêmes questions. Thanks, have a safe journey...
Ils remettront ça le soir, alors que nous quittons Curaçao pour attaquer la remontée, alors que nous sommes en train de manœuvrer pour renvoyer la toile du temps, feux
clignotants rouge-bleu et feux de nave rouge-vert plein pot, et méga projecteur encore une fois. Je déroule le pavillon que j'avais enroulé après leur visite du matin, et l’un d'eux me demande si nous sommes le même voilier français qu'il a contrôlé ce matin. Ben tiens, t'en as vu beaucoup des voiliers dehors par ce temps, aujourd'hui??
- Yessir, I confirm, Fleur Australe, bound for Saint Martin French side.
- Thanks, have a safe journey. Over.
 
04 juillet, 16:00 locales
13°30'N- 67° 59'W

Une odeur douçâtre de poisson pourri dont j'ai mis du temps à localiser la source se répand sournoisement dans tout le bateau. Il y a quelques nuits, nous avons traversé des bancs de poissons volants en quantités impressionnantes. Nous en avons "récolté" ainsi une douzaine, éparpillés un peu partout sur le pont. L'un d'entre eux, non content de s'être trompé de piste d'atterrissage pour finir sur le bateau au lieu de dans l'eau, n'a rien trouvé de mieux que de plonger la tête la première dans un des deux trous d'aération à l'arrière du bateau. Ces deux trous permettent à l'air de circuler dans le bateau sans que l'eau ne s'y engouffre, par ce que l'on appelle des daurades (à ne pas confondre avec la dorade, comestible. Ou l'inverse?). Inaccessibles, une de ces boite aura servi de boite de conserve au pauvre animal. Et pauvres de nous qui sommes déjà condamnés à vivre en milieu confiné vu l'état de la mer, nous voici maintenant condamnés à supporter l'odeur d'un poisson qui n'est même pas celui que nous faisons sécher...
 
Tempête tropicale Chantal et arrivée à Saint Martin


11 juillet, 05:30 locales

Saint Martin
Et voilà, fin de la deuxième étape, vive la troisième!
Nous sommes arrivés à Saint Martin après 14 jours 19 heures en couvrant 1868 miles nautiques là où la ligne droite n'en faisait que 1105. En 22 bords de près et une tempête tropicale "Chantal" en prime que nous avons prise de plein fouet. Une sacrée expérience.


Pour l'instant, il fait super beau...

“Sailing vessel Fleur Australe, this is M.V. Carib Legend on chanel OneSix, how do you copy, over"
... Nous échangeons quelques mots pour gérer nos routes qui nous placent en collision, le cargo se déroute largement pour nous laisser passer, nous qui peinons comme d’habitude au près et contre le courant.
“There is this storm coming our way, so God help us...
Over.” conclue t’il.
What?? Tu me dis qu’il y a une tempête tropicale qui vient vers nous et God help us et tout? Attends, donne des précisions please. Position, vitesse de déplacement, direction, force des vents, pression, tout quoi.
Une fois ces informations posées clairement sur le livre de bord, je me penche sur la carte, brefs calculs, et l’évidence est là, où que j’aille, avec le vent actuel, elle est pour nous. Il n’y a qu’à préparer le bateau et prendre une route qui limitera les dégâts en nous plaçant dans le demi cercle maniable d’une tempête ou d’un cyclone. Et de descendre plein Sud, grand largue, perdant en quelques heures ce que nous avions mis quelques jours à remonter...
Au plus fort de cette dépression, dont le centre à 1006 hectopascals est passé à une trentaine de miles dans notre Est, nous avons enregistré 47 nds de vent apparents, alors que nous déboulions sous GV à 4 ris et demi trinquette, dans un surf à 17 nds (les autres “petites pointes” ne dépassaient pas les 12-15 nds, tsssss), les moustaches d’écume dépassant le milieu du bateau, sous une pluie battante fuyant à l’horizontale sur une mer blanche d’embruns soulevés.
Dans l’après-midi, alors que la luminosité décroit comme s’il était déjà le début de soirée, la mer est grosse. La bôme se retrouve à piquer dans l'eau à 2 reprises à 10 nds, en descente de vagues que j'estime à un bon 4 ou 5 m (deux étages d'un p'tit immeuble). Le spectacle est magnifique, et le bateau se comporte tellement bien que c’est un méga plaisir que de barrer dans ce temps un peu extrême...
(“A croire qu’ils l’ont fait exprès, d’aller chercher cette tempête, on dirait qu’ils se sont amusés...”).
Début de soirée, le vent monte encore d’un cran, la grand voile est affalée et nous continuons notre descente sous demi trinquette. Iso le pilote (parce qu’Iso Bar, rappel) reprend du service et s’en sort très bien. La nuit, ce déchainement des éléments est encore plus impressionnant. On entend les vagues déferler derrière, en même temps qu’on sent le bateau baisser le nez et se propulser en avant sous la poussée de la vague. On voit l’écume qui illumine la mer de taches phosphorescentes qui éclatent et disparaissent ici et là, partout, ne laissant derrière qu’un halo opalescent s’étirer à la surface.
Heureusement le vent diminue en fin de nuit, et vire rapidement au Sud après le passage de la dépression. Banzai! On empanne, et on renvoie de la toile, GV au 4è ris, trinquette. Il faut coller le plus possible à la dépression pour garder ce vent de sud le plus longtemps possible. Et regagner vite ce que nous avons perdu dans la nuit.
Et là rebelote, superbes pointes de vitesse, grand plaisir à la barre, seul regret c’est que dans cette position derrière une dépression, la mer est un peu en vrac puisque les deux systèmes de mer se croisent. De gros paquets de mer nous surprennent parfois par le travers et nous inondent alors copieusement. Nous sommes trempés depuis une trentaine d’heures maintenant, mais c’est superbe.
Et nous avons réussi à profiter de ce vent un bon moment, avant qu’il ne repasse à l’Est et ne nous force à reprendre notre marche au près. Nous n’étions alors qu’à une cinquantaine de miles, belle remontée, la Fleur!
Seuls dégâts : le nerf de chute GV qui s’est dégainé au niveau du 4è ris, et l'antenne câble de l'iridium arrachée. Retour à l'antenne fixe, c'est Claire qui fait le support, dans la bulle, le téléphone brandi comme la flamme de la statue de la liberté...
On s'en sort super bien, mais je ne souhaite pas recommencer de si tôt. C'est épuisant... Heureusement que le plus fort n'a duré qu'une douzaine d'heures, et que nous avions dans les mains un bateau sain et très bien préparé.
Alors, l'analyse météo : j'allais me la prendre en pleine gueule, c'était écrit. La grosse erreur aurait été de partir NE comme on aurait pu avoir le réflexe de le faire, car St Martin était justement dans le NE à 150 miles. Mais en fait, avec les bords à tirer, pas atteignable avant 48/72 heures, et en restant sur la bordure de la trajectoire de cette tempête. Il fallait au contraire descendre le plus vite possible plein SW, pour rester dans son demi cercle maniable. Là où la mer n'est pas encore désordonnée. Parce qu'après, dès que j'ai vu le baro remonter (il était descendu de 1016 à 1006 en 3h!!), j'ai empanné la trinquette et suis remonté plein NE, entrant de fait dans son "demi cercle dangereux". Et de plein pieds dans une mer démontée, de houle et vagues monstrueuses venant du SE et du NW. Pas bon.
Heureusement, le plus fort nous est passé dessus entre 14 et 18:00 donc très peu de vraie nuit, par contre un "crépuscule sombre" toute la journée. Mais c'est plus rassurant, et plus facile pour barrer à la vague.
Maintenant, je sais bien comment ça fonctionne, ces dépressions ;-)

Seules photos : les toutes premières heures. Dommage...

En tout cas, sur n'importe quel autre bateau pas en alu ou en ferraille, avec des voiles en sac et un gréement un peu vieux, j'aurais été nettement moins à l’aise. Cette Fleur Australe est un bijou, vraiment. Un peu sous marin, d'accord, on avait de l'eau solide en permanence sur le pont et le cockpit (heureusement fort peu profond -ce qui est par contre dangereux car pas protégé du tout, t'as l'impression que tu vas dégager sans arrêt...) rempli comme le bain de bébé.
Dommage, l’appareil photo qui me dit "j'ai plus de batterie" au plus fort, au plus beau de l'action. Parce que c'était beau, vraiment, c'était beau... Magique. Nous avons juste quelques photos et une vidéo des premières heures. Si j’avais su, j’aurais gardé ça pour plus tard. Après, mettre l’appareil en charge à ce moment là, c’était pas dans l’ordre des priorités...
Montagnes de flotte qui te descendent dessus, les crête transparentes qui s'envolent, le reste entre le gris et le turquoise, le blanc de l'écume partout autour du bateau, la pluie à l'horizontale, et le bruit... le bruit...
Belle expérience, mais à ne pas renouveler.
 
14 juillet, Saint Martin
C'est "FetNat". Bal popu à Marigot. Musique en vrac, fanfares, majorettes, ça fait du bruit tout autour, nous continuons la préparation et les vérifications d'usage. On dégage le 16 à l'aube direction les Açores!
Changement d'équipage : Claire a débarqué comme prévu dès le départ, sauf que son débarquement etait prévu en Martinique. Elle repart bosser sur d'autres canotes pour finir la saison. Non sans prendre quelques jours "off" avant pour se remettre. Thanks Claire!
Arrive Fred, un jeune skipper, chef de bord et instructeur aux Glénans, Master of Yacht et tout en poche. Attention, ça va démouler...
 

29 juillet, Atlantique,18:00 locales (22:00 TU)
37°05'N - 44°23'W
Enormément de calmes plats! Nous avons fait quasiment la moitié de cette transat au moteur, absolument incroyable! Alors que j'avais volontairement choisi la route Nord pour éviter l'anticyclone des Açores, ce dernier a décidé de se scinder en deux, et de me barrer résolument la route. Pendant toute la transat nous avons joué au chat et à la souris... A chaque fois qu'une porte s'ouvrait sur les fichiers grib pour faire une route directe, l'anticyclone se déplaçait pour nous poser une grosse bulle de pétole devant l'étrave. A ça, pour sur, au niveau des manoeuvres, ça n'a pas été bien fatigant. Par contre, les oreilles, au secours. Le moteur n'est pas spécialement bruyant, mais tout de même, à force, c'est dur.

Nous sommes très bien partis, les deux premiers jours à fond la caisse avec des 150 miles et plus de moyenne, un bon vent à 50° de l'axe du bateau, une mer agréable, peu de grains qui n'étaient de toute façon pas violents, à peine avons nous fait quelques manoeuvres de voile pour nous donner bonne conscience. Mais bien sur,cela n'a pas duré, malheureusement. Le vent s'est cassé la gueule, comme on dit, et le moteur a repris du service en alternance avec les voiles, car le vent reprenait du service de temps en temps, sans prevenir, et disparaissait de même..
Motu parti de Martinique dans le même temps, a rapidement pris 48h d'avance sur nous et ils ont gardé cette avance jusqu'à Horta. Il faut dire que Motu est un Privilète 615, donc un catamaran de plus de 18 metres. Y'a pas photo, on est hors concours!
Pas de poisson, pas de baleines, pas d'oiseaux, pas de bateaux, pas de vent.
Il s'est essoufflé lors des deux premières étapes.

 
Il nous aura fallu 19 jours pour rallier les deux iles de Saint Martin et de Faial, mon record de lenteur sur une transat retour est battu! Et pourtant, nous nous sommes énervés sur les réglages pour attraper tout l'air possible et le garder dans les voiles...
 
Arrivé à Horta le 4 août, nous en sommes repartis le 11, Fleur Australe, Caroline et moi.
 
15 août, 14:00 TU
44°55'N-19°53'W, à 787 miles de La Rochelle
Le temps est plus qu'incertain. Les isobares se déplacent du nord au sud, le vent les suit et nous faisons de même pour rester vent arrière. Mais tout ça semble forcer encore un peu, et les fichiers grib annoncent un bon 25-30 nds de vent de NW un peu plus haut sur notre route. Je ne suis pas en super forme, ce rhume (et malheureusement pas ce rhum) me rend patraque, les poumons brulent, la toux arrache, les yeux pleurent, le nez fuit pire qu'une vieille annexe antédiluvienne, donc je décide de réduire la toile préventivement, et de mettre un peu de sud dans notre route.
Tant pis pour la route directe, nous pourrons empanner cette nuit et lofer pour récupérer la perte de terrain.Pour l'instant, voilure réduite, route à 120°du vent, pilote automatique, alarmes sur AIS, radar, force du vent et angle du vent, et direction bannette pour une petite sieste avec toutefois un oeil sur les instruments et l'oreille aux aguets, sensible aux moindre bruit insolite, au moindre changement de rythme dans le roulis, à la moindre accélération ou décélération du bateau. Caroline est également bien installée dans sa bannette, calée par la planche anti roulis et se régale avec "Le vieil homme et la mer". En plus il pleut, pas un temps à mettre un doigt dehors. Route pêche, comme on dit.

17 août, 19:00 TU
45°34’N - 12°37’W

Tout va bien à bord, nous avançons quasiment au cap, plein vent arrière, tangon en service, par 10 nds apparents et entre 6 et 8 nds.
Vent de WSW, je monte un peu au dessus de la route directe en prévision du vent d’ENE prévu sur l’arrivée après qu’il soit passé NW demain. Je n'aime pas bien débouler la nuit comme ça, avec un génois tangoné au vent. S'il faut changer radicalement de cap, c'est pas simple. Ou disons ce n'est pas immédiat. Mais on fait de la route, on fait de la route. C'est quasiment la dernière ligne droite, alors "tchen be red pa moli".
Le rhume va mieux, la pêche revient, au propre comme au figuré : nous avons sorti un machin bizare, genre hybride, un thonquereau, ou maquerthon. A moins ue ce soit une boniquereau, ou un maquerite. Va savoir. En tout cas, pas très bon...)
Par contre une petite bruine (bretonne?) semble s'installer pour la nuit, ou plus, va savoir... En tout cas, pas très bon.

Plus que 477 miles en route directe pour l’entrée du chenal. Bientôt je vais compter les mètres...
Cap 70 vrai, ETA (Expected Time of Arrival) le 22 pour la marée de 06:23 ou 18:36 locales.
Mais ça peut encore changer, of course...


19 août, 18:00 TU
A 197 miles de La Rochelle
Petit temps, encore du petit temps... Cette fois c'est au près serré, cela vaut mieux qu'au portant. Toujours ce fameux rapport vent apparent/vent réel/vitesse du bateau...
La mer est plate, mais on voit nettement l'influence des courants divers qui passent par là. Petites crêtes abruptes, petits moutons que le vent ne justifie absolument pas...
La journée a été un festival de dauphins et baleines en tous genres. Les dauphins sont faciles à identifier, ils viennent souvent jouer dans l'étrave ou passent sans nous accorder le moindre regard, trop occupés à pêcher ou à aller vers un rendez vous mystérieux. Les autres gros mammifères par contre sont beaucoup plus difficiles à identifier, à moins de passer juste à coté d'eux. On peut en identifier certains par leur souffle, mais pour les identifier par leur dorsale, il faut la voir. Et pour l'instant, on voit beaucoup de souffles à une petite centaine de metres, mais dès que je fais mine de changer de cap pour m'en approcher, hop, un souffle, un remous, et il n'y a plus personne...
Beaucoup de cargos, pétroliers, sabots porte-voitures nous coupent la route (ou serait-ce l'inverse?) sans que nous soyons obligés de manoeuvrer pour les éviter. Ils voient bien le bateau sur leur radar, et se déroutent si nécessaire pour nous passer à quelques encablures sur le côté ou sur l'arrière. C'est toujours impressionnant de voir ces mastodontes nous foncer dessus et passer à un demi mile...
 
20 août, 12:00 TU
46°27'N- 04°16'W, à 127 miles en ligne droite de La Rochelle

127 miles en ligne droite... Ca laisse rêveur.
Mauvaise nouvelle, quelqu’un a allumé le ventilateur dans la mauvaise direction...
Impossible de faire route directe, ni sous voile (face au vent) ni au moteur (3 nds à 2000 tours...).
Vent ENE 15 nds, donc c’est reparti pour une série de virements. Un ris dans la grand voile, génois entier, petit clapot sec qui fait taper l'étrave et tente de nous stopper toutes les deux minutes.
L'arrivée prévue hier encore pour le 21 en début d'après mid est donc reportée au 22 dans la matinée, à moins que le vent ne prenne 45° d’un bord ou de l’autre, ce dont je doute fort, ou ne chute complètement, ce dont je doute aussi.
Considérant les horaires des marées, les coefficients en ce moment et le tirant d’eau, l'entrée au port ne pourra se faire que par la marée de l’après midi du 22.
That’s it. La Fleur s’est abonnée au prés serré depuis Tahiti, ça m’aurait étonné qu’elle change ses habitudes sur la fin... C’est pas que ça m’énerve, mais presque.

21 août, la grande renverse, la magnifique dernière nuit et 'Teeeeeerrre en vuuuuuueee..."

Depuis hier après-midi, le vent adonne, il adonne, il n'arrête pas d'adonner tant et si bien que nous nous retrouvons au petit largue dès le début de la nuit, sur une mer peu agitée, avec ce petit vent installé à 15 noeuds qui nous permet de faire une belle moyenne en ligne droite vers l'arrivée! La lune est pleine, ou elle l'était hier. Les dauphins semblent s'être passé le mot pour nous saluer une dernière fois, ils viennent par petits groupes de 4 ou 5, restent quelques minutes et laissent la place à d'autres, d'une autre famille, d'une autre espèce. Comme s'ils savaient que c'est la dernière nuit alors que je n'en suis moi même pas encore certain.
Le coucher de soleil était assez quelconque, sur un ciel bien dégagé, et la lune a eu tôt fait de remplacer le jour par son éclat blanc. Au petit matin, le ciel s'est embrasé à l'Est comme sous la palette de Turner alors qu'à l'Ouest la lune s'effaçait dans un bleu presque fluorescent sur les paillettes de la mer étincellante.
Et dans le lointain du soleil naissant apparaissait la terre! C'est à peine si nous avons pu la distinguer brièvement avant que le soleil ne noie le tout dans la brume de chaleur qu'il levait au fur et à mesure de son ascencion dans le ciel limpide. Mais elle était là. Confirmé par le GPS. "Si ça continue..." nous serons à quai avec la marée montante de fin de journée!

Et ça a continué, bon vent belle mer, quelques pécheurs à négocier, et nous voici dans le chenal au milieu de tous les plaisanciers qui ont profité de cette belle journée pour aller tirer des bords ou lancer une ligne. C'est un peu étrange, comme sensation, d'arriver avec autant de trafic autour...
Nous avons amarré la Fleur Australe au ponton d'accueil du Port des Minimes de La Rochelle sous les hourras des parents de Caroline venus l'accueillir et devant le sourire des propriétaires contents de voir leur voilier rendu à destination comme ils l'avaient souhaité.

 

Le bateau a parcouru la bagatelle de 13.271 miles en 3 mois 27 jours
dont 9 jours d'escale à Panama, 4 à Saint Martin et 6 aux Açores.

Convoyage Tahiti La Rochelle

Et je me suis régalé.
:-)

 


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